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Débat sur les écrans et l’enfance avec Serge Tisseron et Laurent Bègue

Article publié dans "Rencontres" le 26/04/2013 - Mis à jour le 21/02/2014

Posée régulièrement, la question de l’utilisation des écrans par les enfants, voire les tout-petits, n’a de cesse de turlupiner les parents. Si tous s’accordent sur l’effet négatif des écrans dans le développement de l’enfant, certains y voient aussi un avantage pédagogique certain.

Serge Tisseron, Laurent Bègue Forum Libé - Rencontre
Organisé les 29 et 30 mars 2013, le Forum Libé de Rennes a été l’occasion de débattre sur de nombreux sujets autour du thème général de la confiance (© AlloCreche)

En mars dernier, la ville de Rennes accueillait une série de conférences et de débats organisés par le quotidien Libération. Sur le thème général de la confiance, beaucoup de sujets y étaient débattus. « Trop d’écrans pour nos enfants ? » était la question posée à deux spécialistes : Serge Tisseron, psychiatre ; et Laurent Bègue, psychologue social.

La rédac d’AlloCreche vous propose un résumé des échanges tenus par les deux spécialistes.

Les écrans sont-ils dangereux pour les enfants ?

Oui ! C’est le constat sans équivoque dressé par Laurent Bègue et admis dans une certaine mesure par Serge Tisseron.

Pour Laurent Bègue, le fait est évident : « les écrans ont envahi notre environnement ». Les enfants âgés de 8 à 18 ans passent en moyenne 4 h 30 par jour devant un écran. « Au total, la somme du temps passé devant la télévision pour les plus de 15 ans représente 75 % de leur temps de loisir ; 25 % du temps de veille ».

« Si on cumule le temps passé sur une vie, une personne qui vivra 81 ans et qui nait aujourd’hui passera 11 ans devant la télévision », poursuit-il.

Si cette invasion des écrans est si négative, c’est qu’elle est liée à une mauvaise utilisation. Pour le psychologue social, les écrans sont aujourd’hui « très souvent utilisés, non pas pour se former, non pas pour apprendre de nouvelles choses, mais plutôt pour s’occuper de manière insuffisamment active ».

Les écrans moteurs d’exclusion

Du point de vue de M. Bègue, sur la balance bénéfice-risque, le côté risque est plus chargé :

  • L’intérêt pédagogique des écrans serait ainsi minoré. Les aspects bénéfiques concernant essentiellement des taches latérales très secondaires à la scolarisation, telles que le développement de la perception latérale. En revanche, les aspects négatifs sont plus impressionnants. Ainsi, « chez un enfant de 4 ans qui possède un écran allumé 4 heures par jour […], on observe une diminution de 25 % du nombre de mots qu’il va entendre dans son environnement ». En moyenne un enfant entend 13 500 mots par jour.
  • Les interactions sociales sont également remises en cause par les écrans. « Un enfant qui joue une tablette tactile, c’est un gamin dans un coin », estime M. Bègue. « Bien sûr, que les bébés aiment bien les tablettes, mais encore une fois la question c’est : qu’est-ce qu’on veut ? Est-ce qu’on veut des bébés qui jouent aux tablettes, ou qu’il y ait un engagement social, qu’ils passent du temps avec les autres ? »

Ainsi, les écrans peuvent être une « cause » de mal-être, mais ils peuvent également en être une conséquence, créant de fait une sorte de cercle vicieux.

Les écrans peuvent constituer une sorte de refuge des adultes au mal-être, à la fracture sociale et économique actuelle. Les enfants auront tendance à se réfugier eux aussi dans les écrans, par mimétisme dans un premier temps, en reproduisant le schéma de leurs parents, puis dans un second temps pour fuir leur propre mal-être.

Faut-il confisquer les écrans aux enfants ?

Non ! Mais il faut être plus ferme dans l’instauration de la relation écran-enfant. Pour qu’elle soit fonctionnelle, cette éducation aux écrans doit passer par une éducation des parents.

Pour Serge Tisseron, cette éducation des enfants aux écrans est nécessaire, car les enfants ne naissent pas avec un guide d’utilisation dans la tête. S’ils sont effectivement disposés à interagir de plus en plus tôt avec des écrans, il faut savoir les accompagner en tant que parent.

Se définissant comme un pessimiste de nature, mais optimiste par résolution, le psychiatre prône l’intérêt pédagogique et sociétal des écrans, sous couvert toutefois d’une implication totale des parents.

Reprenant les arguments détaillés dans le rapport de l’Académie des sciences « L’enfant et les écrans », dont il est d’ailleurs l’un des auteurs, Serge Tisseron insiste sur trois points, trois mécanismes.

  • L’Autorégulation : Il s’agit d’apprendre à l’enfant à réguler sa consommation d’écrans, lui apprendre à se retenir, se fixer une limite d’utilisation. Une limite qui peut être temporelle en premier lieu.
  • L’Accompagnement : basé sur l’échange et le dialogue, l’accompagnement doit permettre à l’enfant de comprendre ce qu’il voit. Le faire passer de l’intelligence spatialisée de l’écran, à l’intelligence narrative. Il peut s’agir par exemple de l’inviter à parler du journal télévisé, ou d’un dessin animé. Ici, l’idéal serait « d’instaurer un Aller-retour en permanence : on voit — on raconte ; on raconte — on voit ».
  • L’Alternance : Elle consiste à mobiliser les autres sens que ceux plébiscités par les écrans, en proposant d’autres activités, qu’elles soient cognitives ou sportives.

Admettant l’aspect « idéal » du raisonnement de l’académie des sciences, Serge Tisseron préfère présenter ces travaux comme une base de travail.

Comme Laurent Bègue, il perçoit la surconsommation d’écran à la fois comme une cause et une conséquence du délitement du lien social.

Pour le psychiatre, il y a des réponses possibles à cette multiplication, cette surconsommation des écrans par les enfants, « il faut recréer le lien social ». « Il s’agit d’un problème sociétal autant que familial, il faut des mesures qui engagent la société : associer les médecins généralistes, les pédiatres, associer les enfants, les parents, les pédagogues ».

Quelle utilisation chez les tout-petits

L’élément clef de l’éducation et du développement des tout-petits réside dans l’interaction. Pour autant, les écrans dits interactifs, tels que les tablettes numériques et autres smartphones, n’entrent pas ou très peu dans ce champ.

Ainsi, si les écrans non interactifs sont très clairement à bannir avant 3 ans, les écrans interactifs doivent être utilisés avec parcimonie à cet âge.

Dans sa règle 3-6-9-12, Serge Tisseron différencie 5 niveaux ou étapes d’utilisation des écrans : avant 3 ans ; entre 3 et 6 ans ; entre 6 et 9 ans ; entre 9 et 12 ans ; et après 12 ans.

Avant 3 ans, le spécialiste émet 4 conditions à l’usage du support interactif :

  • des périodes courtes (dix minutes par jour) ;
  • toujours accompagné par un adulte ;
  • sans autre objectif que jouer ;
  • et avec des logiciels adaptés.

Sans réellement parler d’initiation à l’écran, la mise en contact des tout petits avec les écrans reste ainsi possible d’une certaine manière.

Certains établissements proposent même des activités de groupe à l’image du centre de création numérique Le Cube, à Issy-les-Moulineaux, qui propose aux crèches des ateliers de découverte numérique chaque mercredi. Ces ateliers étant basés sur le jeu, et ouverts aux enfants à partir de 2 ans.

En conclusion

La surconsommation ou surexposition des enfants est bel et bien réelle et d’actualité. Pour la traiter et la dompter, une prise de conscience générale est nécessaire. L’implication des parents, mais également de tous les acteurs de la société y compris des fabricants d’écrans est fondamentale.

L’enfant bien qu’acteur ne doit pas être laissé seul face aux écrans.

"Laisser faire ce qu'il veut à l'enfant qui n'a pas développé sa volonté, c'est trahir le sens de la liberté"

Maria Montessori

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